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Le monde d’après

J’ai l’impression de vivre dans un livre.

D’être en situation irrégulière parce que je vois mes amis. Parce qu’à tout moment la brigade peut nous tomber dessus et nous coller une amande de 135€.
J’invite mes amis à la maison, ils se lavent les mains, se désinfectent, disent bonjour de loin. On se fait un sourire timide et on sert à boire sans entrain, on ne s’effleure pas, comme des pestiférés. Un peu craintifs. Nos amis. Ceux qu’on connaît depuis toujours. Avec qui on a partagé des anniversaires, des soirées de nouvel an, des Beaujolais nouveaux, des week-ends. On s’est fait la bise, on a caressé les cheveux de nos nouveaux nés, on a joué à la console, aux jeux de société, on a partagé des cotes de bœufs et fumé des cigarettes sur le balcon. Nos amis quoi.
Ceux qui venaient à la maison il y a un mois encore, qui dînaient ici et avec qui on passait la soirée à rire et boire au salon, pendant que les enfants faisaient la bringue dans les chambres ou dans le jardin en léchant la même glace.
Maintenant tout est différent. Subtilement, on s’est installé dans un livre de George Orwell. On regarde nos montres, il ne faut pas dépasser l’heure. On se regarde du coin de l’œil, on se suspecte les uns les autres.
Les mêmes amis qu’il y a un an, deux ans, six mois.
On se hâte de rentrer, de ne pas dépasser le couvre feu. On a nos masques, et une attestation parfois. 
On se dépêche, les rues sont désertes, beaucoup de commerces sont vides, on croise quelques badauds, dont on ne voit que les yeux. D’ailleurs on juge et on assassine mentalement ceux qui n’ont pas leur masque. On marche du bon côté, on suit le marquage au sol, ou les sens de circulation. 
On devient paranos et agressifs. On se rassure dans l’habitacle de nos voitures, on se sent en sécurité. On souffle. On ôte nos masques avec la même satisfaction que nos soutiens gorges et nos chaussures en rentrant du travail.
 
On allume BFM pour voir le décompte des malades, les taux d’occupation des lits en réanimation. On se compare aux autres pays d’Europe, aux autres régions, aux autres départements, c’est mieux ? Moins bien ? On regarde si la couleur de notre zone change. Si elle change ça peut être mieux, ou moins bien. Suspense. Les gérants sont suspendus à leur téléviseur. Vont ils rester ouverts, vont ils fermer ? Ils n’en savent rien. Ils attendent fébrilement la sentence. Va-t-on aller travailler demain ? Et les écoliers, et les profs ?
On questionne les enfants sur les absents à l’école. Ah tiens.
 

On s’habitue à tout, et même au pire. On rogne sur nos libertés au nom de la sécurité sanitaire du pays. On se sent surveillés, mais on comprend, on accepte, on s’adapte vite et on s’y plie, bien qu’on espère secrètement pouvoir rapidement faire tout le contraire, et revenir à une vie de partage, de sociabilisation, d’échanges.
 
« Au-dehors, même à travers le carreau de la fenêtre fermée, le monde paraissait froid. Dans la rue, de petits remous de vent faisaient tourner en spirale la poussière et le papier déchiré. Bien que le soleil brillât et que le ciel fût d’un bleu dur, tout semblait décoloré, hormis les affiches collées partout. De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d’en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston. Au niveau de la rue, une autre affiche, dont un angle était déchiré, battait par à- coups dans le vent, couvrant et découvrant alternativement un seul mot : ANGSOC. Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C’était la patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule comptait la Police de la Pensée ». 
George Orwell, 1984, chapitre 1. Publication 1949.
 

 

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